vendredi 11 juillet 2014

A Donetsk, des femmes protestent

Article par Benoît Vitkine, Le Monde.fr, le

Ce mardi 8 juillet, un petit groupe d'une dizaine de femmes avance à pas mesurés en direction du bâtiment des services de sécurité (SBU) ukrainiens occupé par les séparatistes de la « République populaire » de Donetsk. L'approche est timide, presque apeurée. Le bâtiment accueille une partie des combattants qui ont fui le bastion séparatiste de Sloviansk, le 5 juillet, et se préparent désormais à défendre Donetsk. Il fait aussi office de prison.
Ces femmes sont des mères, des épouses ou des sœurs. Elles sont à la recherche de leurs proches – presque exclusivement des jeunes hommes – arrêtés ces derniers jours à Donetsk par les hommes en armes qui patrouillent en ville.

Des habitants de Donetsk s’apprêtent à descendre dans les caves pour échapper à un bombardement ukrainien.
Des habitants de Donetsk s’apprêtent à descendre dans les caves pour échapper à un bombardement ukrainien. MARIA TURCHENKOVA POUR LE MONDE.

Devant l'édifice barricadé, la discussion s'engage. « Mon fils est sorti acheter des cigarettes sans son passeport, en tongs et en short, il n'est jamais revenu ! » « Mon frère buvait un coup sur un banc avec ses copains, ils ont tous été pris ! » « Ça fait trois jours que je suis ici à attendre une réponse ! » L'accueil est poli, mais les sourires disparaissent vite du visage des gardes. Les guerriers de Sloviansk reviennent du front : pendant trois mois ils ont mené une bataille acharnée contre l'armée ukrainienne. Ils n'ont que faire de telles broutilles. « Peut-être que votre fils est un toxicomane… Si c'est le cas, je me ferai un plaisir de le fusiller moi-même », lance un soldat en faction.
« Et d'ailleurs, reprend un autre, pourquoi il n'est pas au front à combattre avec nous ? Vous savez ce qu'on a enduré là-bas ? Si en 1941 tout le monde s'était comporté de façon aussi mesquine que vous, nous aurions perdu la guerre. » Un autre : « Et pourquoi vous ne vous plaigniez pas quand les policiers corrompus vous rackettaient ? » La réponse fuse : « Au moins les policiers ne volaient pas nos voitures en pleine rue ! »

« AH MERCI, LES GRANDS DÉFENSEURS DU PEUPLE !  »

C'est sans doute la première contestation publique à laquelle on peut assister à Donetsk depuis le jour où une  manifestation pro-Ukrainienne organisée en ville a été dispersée à coups de pavés et de barres de fer, le 28 avril. La scène n'est qu'un instantané volé sur le vif, mais elle est l'un des seuls moyens de percevoir l'état de « l'opinion publique » du Donbass, un élément qui sera déterminant dans la bataille de Donetsk qui se profile.

Les femmes se sont enhardies, certaines trouvent le courage, entre deux sanglots, de hausser le ton. L'une singe une révérence : « Ah merci, les grands défenseurs du peuple ! Nous qui vous attendions en libérateurs… » Le « directeur » de la prison consent à venir. Théoriquement il ne donne audience qu'entre midi et 14 heures. « Ecoutez, il y a tellement de détenus que je serais bien incapable de vous dire ce qu'il est advenu de vos gars. Ils ont sûrement été envoyés construire les fortifications de la ville. »

C'en est trop pour une femme blonde qui se tenait en retrait. « Et les droits de l'homme ? Vous ne pouvez pas arrêter les citoyens puis les garder sans aucune raison. » « Les droits de l'homme ? sourit le directeur. Allez en parler à l'ONU et à l'OSCE, nous sommes en guerre ici ! Maintenant je vous donne deux minutes pour déguerpir. »

Les femmes ne sont pas prêtes à lever le camp. « Qui sont les fascistes, maintenant ? », lance l'une d'elles, transgressant le plus grave des tabous, celui qui veut que l'Etat ukrainien soit un Etat « nazi », déterminé à exterminer le peuple russophone du Donbass. Son mari, visiblement effrayé, la tire discrètement par le bras. « Tu veux nous faire tuer ? »